Bien documenté dans la littérature ancienne, grecque et latine – Artémidore, Strabon, Pomponius Mela, Pline le Naturaliste, Aviénus… –, le site de Béziers n’offre aujourd’hui que peu de vestiges visibles sur place, témoins de son importance à l’époque antique.
Sur le site implanté au confluent du Lirou et de l’Orb, dominant la piste terrestre et la riche plaine fluvio-maritime Fig.1, qui ont connu mouvements et installations de populations au Chalcolithique et au Bronze final, un oppidum commence à se développer au tournant des VIIe et VIe siècles.
Les premières rencontres entre communautés indigènes et nouveaux venus – navigateurs et marchands méditerranéens étrusques et grecs – sont attestées en Languedoc proto-Biterrois et à Béziers même dans le cadre d’un réseau rhodien dès les années 620 avant notre ère dans une nécropole (La Courondelle) et sur le premier habitat fortifié, localisé sur la colline Saint-Jacques Fig.2.
L’émergence de Béziers
Le site ouvert et pluriel s’étend sur la colline Saint-Nazaire dès le courant du VIe siècle Fig.3.
Les productions céramiques locales et les objets importés y parlent en faveur d’une coexistence, voire d’une cohabitation, qui ne permet pas d’affirmer la nature grecque de la première agglomération dite Béziers I et encore moins, en l’absence de toute attestation, d’avancer l’hypothèse qu’elle aurait pu être une première Rhòde d’Occident. La documentation révèle une place marchande, cosmopolite et originale, qui importe et redistribue amphores étrusques, jarres ibériques, puniques, amphores de Marseille, dans un riche terroir agricole où la vigne est attestée dès les VIe-Ve siècles.
Ce centre de l’interface, bien relié à l’arrière-pays et à la Méditerranée, bénéficie de son installation sur l’axe de communication immémorial que suit, au VIe siècle, la piste « héracléenne » mise au jour à Béziers même. Mais le pôle biterrois, affecté par le ralentissement des dynamiques régionales au IVe siècle, a décliné sans forcément s’effacer au moment où la composante celtique de la population s’est clairement accentuée Fig.4.
Sur la voie de Betara / Besara
C’est au IVe siècle qu’émerge dans les textes un premier nom de la ville, Baisiara ou Baitara, transmis par l’historien grec Théopompe. Un toponyme que reprend au IInd siècle le géographe voyageur Artémidore, qui précise que « le citoyen se dit Baitarites », Biterrois, et que l’on retrouve sans interruption jusqu’à la fin de l’Antiquité et au-delà.
Dès la fin du IIIe siècle, l’agglomération, aux portes de laquelle un important trésor de monnaies d’argent a été retrouvé au XIXe siècle, connait une nouvelle dynamique marquée par de grands travaux d’aménagement, par la reprise des activités artisanales, céramiques et métallurgiques, et par la relance des échanges avec l’arrivée des premières amphores italiques et des services de table venus de Campanie.
Au IInd siècle, vers 150-100, des monnaies de bronze livrent le nom des habitants du cru, les Longostalètes, que leurs séries monétaires aient été frappées à Ensérune ou à Béziers. Parallèlement les pièces frappées au nom de Betarra / Betarratis Fig.5 affichent l’identité de la cité avec, au revers, un Héraklès grec traité à la façon ibérique, qui confirme l’ouverture multiculturelle et la probable coexistence de Celtes, Celtibères et de Grecs au sein d’une population mélangée. D’autant que cet ensemble se complète par les monnaies frappées au nom de Rigantikos, Bitouios Fig.6, Kaiantolos …anthroponymes typiquement gaulois de chefs de Béziers, désignés en grec comme « roi » (basileus).
Dans ce milieu qui parle un gallo-grec devenu courant aux IInd-Ier siècles dans le Midi, se met déjà en place la présence d’Italiens, possesseurs de domaines et negociatores, avant même la conquête des années 125-121.
Le devenir de la ville reste obscur au moment où le pouvoir romain s’installe, marquant son emprise par la voie domitienne, et quand s’efface l’autonomie de la Betarra gauloise. Les mouvements qui agitent le Ier siècle dans la région avec la présence fréquente de contingents militaires sont mal connus jusqu’à la fondation, en -36 de la colonie romaine par Octave. Il est représenté en fondateur, un pan de son manteau relevé sur la tête dans le geste rituel que conserve la statue, en marbre de Carrare, qui l’honorait dans sa ville Fig.7 (aujourd’hui au Musée Saint Raymond de Toulouse). Son titre Colonia Vrbs Julia Septimanorum Baeterrensis s’inscrit directement dans la continuité du toponyme et de l’essence urbaine du site. L’arrivée d’un contingent, difficile à chiffrer, de vétérans de la 7e Légion bouleverse les équilibres démographiques et économiques. Quand la confiscation des terres aux indigènes et leur redistribution aux profits des Italiens redessinent les terroirs, les fermes des colons s’implantent, depuis la proche périphérie urbaine jusqu’aux confins du territoire, remodelant les campagnes, boostant la culture de la vigne. La mémoire de ces implantations que prolongent les nombreuses villas, trop peu visibles aujourd’hui en Biterrois, s’inscrit toujours dans les noms de bien des domaines et villages.
Dès lors, le nouveau cadre politico-administratif redéfinit la population entre les citoyens romains de plein droit et la masse des indigènes.
Dans la ville nouvelle, étape majeure sur la voie domitienne qui traverse la ville, le cadre de vie et l’urbanisme changent, en totale conformité avec le modèle de la colonie militaire romaine. Il s’exprime dans le forum, sans doute programmé assez vite, localisé entre les Halles et l’actuelle place de la mairie. On peut logiquement restituer sa conception, typique des forums augustéens, où le marbre de Carrare suit les canons esthétiques de Rome : une place fermée, entourée de portiques et dominée par le Capitole Fig.8 où trône la statue colossale de Jupiter Optimus Maximus, dont la tête Fig.9, aujourd’hui perdue, a été retrouvée en place au XIXe siècle. Progressivement l’ont complétée curie, basilique et temples, édifices caractéristiques de la vie civique et du culte impérial, où étaient honorés les membres de la famille impériale, tous mis au jour sur place et aujourd’hui au Musée Saint Raymond de Toulouse Fig.10. Le forum où les ruraux pouvaient consulter notamment les documents administratifs, certains affichés sous le portique capitolin, connaissait une fréquentation, bien visible sur l’image panoramique, qui contribuait à l’animation du cœur de ville Fig.11. La visite virtuelle propose aujourd’hui une image de cette animation du cœur de ville.
Sur ses abords plusieurs domus, certaines luxueusement décorées, comme celle qui a été mise au jour place de la Madeleine Fig.12, révèlent une réelle prospérité au long du Haut Empire. Alors la ville est dotée au Ier siècle d’un amphithéâtre, dont l’état au XVIIe est conservé sur un manuscrit conservé à la Bibliothèque Nationale Fig.13, et d’un théâtre édifices symboliques du mode de vie à la romaine que consacre aussi l’aqueduc qui amène l’eau des collines jusqu’en ville sans doute sur des arcades monumentales, dont quelques toponymes gardent encore la trace. L’adhésion à la romanité se lit aussi dans les nécropoles qui s’alignent le long des routes tandis que la fidélité aux divinités indigènes ( la mère Ricoria, Mars, les Digenes, les Menmandutiae), honorées en périphérie, au sanctuaire du Plateau des Poètes, s’exprime durablement dans des modalités syncrétiques plurielles au sein même d’un processus avancé de romanisation Fig.14.
La prospérité de la cité, que le géographe espagnol Pomponius Mela classe parmi les villes les plus opulentes de l’Empire, exprime alors les réussites économiques de son territoire où prévaut toujours la trilogie méditerranéenne, céréales, olivier, vignes. Mais c’est le travail des viti-viniculteurs qui permet au vin de Béziers de faire prime dans les Gaules avec Marseille aux dires de Pline, d’atteindre Rome et d’intégrer tôt le grand marché impérial où des étiquettes sur amphores vantent plusieurs crus du « Béziers blanc, vieux » à un « Excellent Béziers, vieux de 5 ans » Fig.15.
Et, quand, au milieu du IIIe siècle, la province de Narbonnaise participe à la sécession de l’Empire gaulois, sur le milliaire Fig.16 retrouvé sur la voie domitienne à la sortie de la ville (carrefour avenue Saint-Saëns/boulevard de la Liberté), Béziers affiche en 272, dans sa dédicace au jeune fils de l’empereur du moment, Tétricus, un véritable hommage aux valeurs traditionnelles qu’il défend. Est-ce lui qui se serait perpétué dans le Pépézuc de la mémoire biterroise comme on l’a proposé au XIXe siècle ?
Quand revient, à partir du IVe siècle, une prospérité mal partagée dans une ville où le christianisme a commencé à s’implanter, sans que puisse être accréditée la légende d’un premier évêque Aphrodise, qui serait arrivé dès le Ier siècle sur son chameau. Il est sûr, en revanche, que Béziers accueille en 356, au cœur d’affrontements qui secouent l’empire entre orthodoxie chrétienne et hérésie arienne, un concile œcuménique convoqué par l’empereur Constance II. La cité semble toutefois rester fidèle à une romanité classique, que vantent encore dans les troubles liés aux mouvements des Goths, son évêque Paulin, familier de Lucrèce et de Virgile et jusqu’au poète Sidoine Apollinaire au Ve siècle.
















