La voie Domitienne

Sur les pas des Romains, la via Domitia, première route de France

Repère emblématique du territoire, la voie, créée par Domitius Ahenobarbus dès la conquête de la région par Rome, vers 118 avant notre ère, développe ici son tracé rectiligne sur près de 24 kilomètres entre Narbonne et Béziers, de part et d’autre de la grande angulation de Ponserme (Pons septimus).

Les ingénieurs et pontonniers romains ont sans doute repris en partie le tracé d’une piste protohistorique, la voie « héracléenne », qui devait relier les agglomérations perchées de la plaine, Béziers et Ensérune notamment. Les vestiges d’un chemin avec son fossé bordier, retrouvés en 2006 et 2009 par le PCB à Colombiers, au bas de l’oppidum d’Ensérune, pourraient témoigner là du passage de la mythique « voie héracléenne », celle-là même que, selon la légende, Héraclès aurait ouverte.

Ce parcours, qui conduit ainsi du mythe à l’histoire, introduit à la mise en place du premier axe routier régional intégré à un réseau européen. Il propose de découvrir, en s’aidant du dépliant du PCB, Voie Domitienne, sur les pas des Romains, les conditions de construction de la voie, l’adaptation aux contraintes du milieu, dans les zones humides et en bordure de plusieurs étangs, les réponses apportées aux exigences du trafic, le rôle de la voie dans l’aménagement de ce territoire.

Vous pourrez vous promener sur le parcours paysager de la voie en repérant son tracé historique qui structure notre territoire depuis le viaduc à grande angulation de Ponserme, qui permet à la voie de franchir l’étang de Capestang.

Vous longerez, comme elle, d’autres étangs (de Montady-Colombiers et l’étang Bernat), qui n’étaient pas encore asséchés. Et il vous sera possible de constater comment les ingénieurs de Riquet l’ont utilisée par endroits pour implanter le canal du Midi.

En empruntant par commodité les chemins actuels, vous retrouverez sur la commune de Colombiers des bornes milliaires restituées, tous les 1.480 mètres, soit la mesure du mille romain. Le bornage régulier de la voie, inauguré dès sa création par Domitius Ahenobarbus à partir de Narbonne, a été complété lors des réparations successives jusqu’à la fin de l’Antiquité.

Sur ce trajet, qui commence à Ponserme au 7ème mille (Pons Septimus), vous rencontrerez en suivant le circuit pédestre de 3 km sur la commune de Colombiers, depuis le col du Malpas, 3 milliaires restitués dont 2 avec les inscriptions. Vous pourrez les lire en langue originale et trouver aussi la traduction du latin. Vous pourrez les lire en langue originale et trouver aussi la traduction du latin pour rappeler le souvenir des interventions de l’empereur Tibère dans les années 30 de notre ère. Alors,

vous évoquerez les étapes de construction et les problèmes d’entretien de la voie, déplacée à 2 reprises vers le sud pour être mise hors d’eau et passer en fort remblai. L’intensité du trafic qui animait à certains moments ces paysages a conduit à élargir l’emprise de la voie qui comprend, au pied d’Ensérune, une chaussée (7m.), une allée cavalière (5m.) empruntée par les piétons, cavaliers et troupeaux. Un possible espace de stationnement complétait ce complexe routier doté d’un relais-auberge et d’un atelier de forgeron. « Retour sur la voie domitienne en Biterrois ».

Vous apprendrez chemin faisant à mieux comprendre ces paysages routiers, plus humanisés qu’on pourrait le penser, sur cet axe dont on sait qu’il a fonctionné jusqu’au 15e siècle, d’après les péages qu’on percevait encore sur le viaduc de Ponserme.

Scènes d’histoire

Où on rencontre sur la Via Domitia entre Béziers et Ensérune :

VIDUCOS, le conteur.

KAIANTOLOS de Béziers né en -107, il a 80 ans en -27.

CATURIX d’Ensérune, né vers -100 d’un fils de Rigantikos qui a épousé Maria, fille d’un vaincu de -120 environ.

DOMITIA SILVINA née vers -98, épouse de Caturix, fille d’un vaincu de -120 environ.

LUCIUS, MARCUS, PRISCA petits-enfants de Caturix et de Domitia Silvina (ils ont 14, 12 et 8 ans en -27, à la mort de leur grand-père).

LES CLIENTS : paysan, paysanne, potier, jeune paysan.

AGRIPPA, général, ami et futur gendre d’Auguste accompagné du jeune Marcellus.

MARCELLUS, neveu d’Auguste, 15 ans.

Sur la Via Domitia

Le Conteur(avec 2 jeunes garçons) : « Je suis Viducos, et je raconte la gloire des ancêtres. Je suis Viducos et je connais les secrets que me confient les dieux, ceux qui veillent sur notre patrie et qui sont toujours présents sur nous et dans nos foyers.

Ensérune est en deuil. Son chef, un homme d’illustre mémoire, Caturix, petit-fils de Rigantikos, roi de Béziers, vient de mourir. Toute la ville pleure, toutes les maisons sont en deuil, et d’abord celles de sa famille. Laissez-moi raconter son histoire.

Caturix s’était uni à Maria, fille d’un roi d’Ensérune, Bitouios. Quand il a reçu le pouvoir royal chez les Longostalètes, Caturix a été bien accueilli. Il était beau et fort dans sa jeunesse. Il était plein de sagesse à l’âge mûr, quand on demande aux hommes valeureux d’apporter leur conseil. Il était généreux, il savait banqueter et faire banqueter tous ceux qui l’entouraient. Il a eu un fils, et lui-même des fils, qui tiennent ici le premier rang, et qui conservent la gloire de leurs ancêtres.

Tout le monde pleure sa mort. Ses amis arrivent des villes voisines pour l’honorer. De Béziers, ceux de sa famille s’approchent avec douleur. Kaiantolos, un des plus grands et des plus âgés d’entre eux, les précède : c’est son cousin le plus direct, issu du frère de son père. Quand la tragique nouvelle s’est répandue, il se trouvait sur ses terres, à proximité de Béziers. Malgré son âge, il a fait savoir qu’il arriverait au plus tôt. Nous attendons ce grand homme. »

(Kaiantolos, un homme âgé de 80 ans arrive, avec deux jeunes serviteurs ).

Un jeune garçon, Lucius (14 ans) : « Je te salue, Kaiantolos, mon cher parent de Béziers. »

Kaiantolos : « Je te salue, Lucius Marius, cher à mes cousins d’Ensérune, et cher à Caturix, mon cousin d’illustre mémoire. Ta peine est grande, car Caturix, ton grand-père, était pour toi un modèle et un sage appui au moment où tu vas commencer à marquer de tes qualités la vie de cette glorieuse ville. La peine est aussi grande pour moi, car ma jeunesse a été aussi celle de Caturix. À peu d’années, nous avons le même âge et quand la vie a fait de nous des hommes importants parmi les nôtres, lui à Ensérune, moi à Béziers, nous avons constamment partagé nos conseils, soucieux surtout de maintenir entre nos villes la plus solide amitié. »

Lucius Marius : « Oui, Kaiantolos, Caturix m’a relaté souvent combien précieuse était pour lui ta sage compagnie, mais il disait aussi que tu étais, de tous les anciens, celui qui portait le mieux nos traditions, et celui qui pouvait le mieux en parler. »

Kaiantolos :  » Tu m’honores, Lucius, mais tu sais ce que veut dire mon nom : il rappelle notre race royale, celle qui donne les guerriers et les hommes sages. Mon grand-père et ton aïeul aussi, Rigantikos, faisait dire par son nom qu’il était roi chez lui, à Béziers. Tu sais combien comptent pour nous, Gaulois, le courage et la bravoure, la grandeur au combat, les prouesses à la bataille, sans avoir peur d’affronter la mort. Ce lieu, même s’il nous rappelle, à toi comme à moi, de cruels souvenirs, est marqué aussi par les preuves de notre vaillance. C’est ici même que nous avons combattu l’armée de Domitius, et qu’est tombé notre Rigantikos pour défendre la ville et barrer le passage aux envahisseurs romains. »

Viducos : « Nous sommes au col du Malpas, vers où monte la voie Domitienne. Mais avant qu’elle ne soit tracée par les Romains, c’était un chemin d’Héraklès, cet homme qui, par son courage et par sa vaillance, mérita d’entrer dans la compagnie des dieux. Infatigable, il parcourut le monde pour défendre les hommes contre tous les dangers qui les menaçaient.

Il passa par ici, en allant jusqu’aux extrémités de l’Occident pour lutter contre le géant Géryon, et il repassa par ici, lors de son retour, en poussant les bœufs qu’il lui avait pris jusqu’en Italie. Mais il marquait de ses dons bien des lieux qui lui avaient accordé l’hospitalité. Il avait, dit-on, préparé ses travaux, et s’était refait des forces invincibles en s’arrêtant quelques jours à Béziers et à Ensérune, faisant dire à jamais que ces villes, où on l’honorait, étaient des lieux de séjour rêvés des dieux. Et on raconte encore que la femme couchée, que nous voyons là-bas, sur la montagne, est la nymphe Cebenna, qu’il a aimée. »

Kaiantolos (s’adressant à Lucius) : « Tu sais, Lucius, tout ce que nous devons à nos dieux protecteurs comme Hercule, que les Grecs, appelaient Héraklès. Lorsqu’on se dirige vers la ville, sur la haute colline d’Ensérune, il faut honorer les dieux, comme nous l’allons faire à présent , en se présentant en ami. »

(Ils accomplissent des libations sur un autel).

« Nos ancêtres étaient pleins d’hospitalité. Ils étaient fiers de dominer la plaine. Ne passaient que les amis. Ceux qui négligeaient cette règle de conduite s’exposaient aux pires risques : la bravoure de nos guerriers était impitoyable, et l’endroit où nous sommes a été maintes fois un lieu de perdition pour ces orgueilleux Romains, venus prendre nos terres. Des braves y avaient construit des trophées, qui illustraient leur gloire. Les Romains s’en sont emparés pour proclamer leur victoire. »

(On voit un trophée, fait d’armes gauloises, et Kaiantolos le prend à témoin).

Lucius : « Alors, comment avons-nous été vaincus ? »

Kaiantolos : « Nous avons cédé sous le poids du nombre il y a déjà longtemps – je n’étais pas encore né – que les Romains sont arrivés chez nous. Auparavant, ils passaient, respectaient les règles de l’hospitalité. Et voilà ce qu’en a fait Domitius, l’imperator, comme le proclame la borne milliaire qu’il a plantée sur la voie  Hérakléenne . comme celle que tu vois ici ! »

Lucius : « Mais quand le consul Domitius a conduit ses armées dans notre région, ce n’était plus pour faire passer des troupes en Espagne, comme à l’époque de nos ancêtres ? »

Kaiantolos : « Hélas, non ! Cette fois, c’était pour imposer une domination qui nous est apparue, bien vite, comme insupportable. Les Romains venaient d’asservir un peuple voisin et installer à Narbonne, au pied de la ville des Elysiques, des gens venus d’Italie. »

Lucius : « Est-ce qu’ils voulaient aussi en installer chez nous ? »

Kaiantolos : « Pas de la même façon. Mais, voyant la prospérité de nos campagnes, des hommes d’affaires italiens ont commencé à s’installer autour de nos villes. D’autant qu’ils pouvaient aussi passer librement sur la route d’Héraklès. »

Lucius : « Mon père m’a dit qu’ils voulaient qu’on leur apporte des pierres et du bois pour la renforcer dans les endroits difficiles, que nos hommes les aident dans ces travaux, et que même les guerriers prennent des pelles et portent, sous leurs ordres, des fardeaux. »

Kaiantolos : « Par Hercule, oui, et c’était inadmissible !

Rigantikos, roi de Béziers, mon grand-père, avait conseillé de ne pas subir ces ordres indignes. Il avait promis son aide à nos amis d’Ensérune. Lorsqu’un jour se présenta l’envoyé du proconsul, précédé de deux appariteurs, il fut renvoyé brutalement, sans même une réponse des chefs et des anciens de la ville. Au récit de nos Anciens, je vivais la scène comme si j’y étais. »

Prisca : « Tu peux nous raconter, à nous aussi, ce qui est arrivé ? »

Kaiantolos : « L’envoyé revint quelques jours plus tard, escorté d’une dizaine d’hommes en armes, commandés par un centurion. Alors, de véritables scènes de violence se sont déroulées : nos guerriers, avertis, les attendaient ici. Personne ne voulut céder. Le ton monta. Et lorsque l’envoyé du proconsul, menaçant, voulut impressionner les nôtres en disant : « mais vous insultez la puissance et la majesté de Rome ! », il fut bousculé. Les soldats romains prirent une position de combat, leur chef en tête. Mais un de nos guerriers s’avança, le défia, puis, tout d’un coup, se lança sur lui et le tua, en poussant un grand cri. Les soldats romains, terrorisés, détalèrent. Quelques uns furent prisonniers. »

Prisca : « Et alors ? »

Kaiantolos : « Les Romains, s’estimant offensés, demandèrent réparation. On la leur refusa. Alors ils envoyèrent une troupe depuis Narbonne. Elle s’avança lentement, pillant les domaines dans la campagne, emportant les récoltes. »

Lucius : « Et que faisaient les gens de Béziers ? »

Kaiantolos : « Mon grand-père, avait eu le temps de venir avec ses guerriers. Tous ensemble, avec ceux d’Ensérune, ils tentèrent d’arrêter, ici même, les Romains qui voulaient prendre la ville, châtier ceux qu’ils appelaient des « coupables ». On se battit vaillamment. »

Lucius : « Et on a pu résister ? »

Kaiantolos : « Hélas ! La force des armées de Rome était implacable. Nos guerriers multiplièrent les exploits mais rien n’y fit. Des blessés ! Des morts ! Les meilleurs d’entre nous, ceux que leur vaillance mettait toujours en avant. Il fallut céder. Rigantikos fut gravement blessé et mourut quelques jours après. Mais il eut le temps de faire promettre à mon oncle, encore un jeune enfant, qu’il donnerait à son premier né un nom rappelant notre vaillance intraitable, pour qu’il garde la mémoire du pacte de sang qui unissait Béziers et Ensérune.

Voilà pourquoi mon cousin s’appelait Caturix, le roi qui domine dans le combat, le roi qui va au combat. Voilà pourquoi nous avons longtemps résisté pour tenter de conserver nos terres, avec notre liberté. Voilà pourquoi il m’importe d’être ici, malgré mon grand âge, pour honorer un roi d’Ensérune. »

Viducos : « Kaiantolos, le vieux sage de Béziers, est un témoin d’un passé qui reste vivant, celui de la fin de l’indépendance des peuples. Il est heureux de pouvoir transmettre à Lucius la mémoire de ces années. Et maintenant, gravissons avec lui la route qui conduit dans la ville, aux portes de laquelle se prépare le bûcher funèbre de Caturix. »

Viducos, le conteur : « Là-haut, dans la ville, le défunt Caturix attend les honneurs funèbres. Kaiantolos et ses jeunes compagnons progressent lentement, échangeant toujours des souvenirs. Kaiantolos est une personnalité. Son arrivée, même pour quelques heures, est un événement. Aussi est-il attendu par des clients, soucieux de le saluer et de l’honorer. Ils se sont arrêtés près de ces autels rustiques où nos dieux reçoivent toujours les offrandes des voyageurs, soucieux de faire bonne route, et de tous ceux qui habitent dans les fermes proches, installés sur les pentes de la colline et sur les bords de l’étang. »

Lucius : « Cher Kaiantolos, prenons quelques instants de repos, car la montée est assez dure. Notre ville est bien perchée, et elle n’a rien à envier à l’acropole d’en face, celle de Béziers. Je vois quelques personnes qui semblent nous attendre. »

Un paysan, habillé à la gauloise  (braies à carreaux, vestes à capuchon, tuniques écossaises… et amphore) : « Noble Kaiantolos, je te salue. J’ai appris que tu venais à Ensérune rendre hommage à Caturix, notre roi, et soutenir sa famille. Moi et les miens, nous travaillons aujourd’hui pour un maître italien qui a pris possession de nos terres, à proximité d’un de tes domaines, et souvent, pour les travaux des champs, nous nous sommes entraidés avec tes serviteurs. Il est d’usage d’apporter aux hommes de marque des produits du terroir. C’est toujours ainsi que les clients expriment leur attachement aux puissants. Tu connais la qualité de nos produits qui fait la renommée de nos deux villes dont la prospérité a attiré tant d’Italiens. Avec eux, nous avons, partout, introduit de la vigne à côté de nos champs de blé. Les vins de Béziers sont déjà réputés, à côté de ceux de Marseille. Lors du banquet funèbre de Caturix, nos vins déborderont des amphores, tenant la dragée haute aux vins d’Italie ou de Grèce ! Moi qui suis un vieux client de la famille de Caturix, je viens d’apporter aux siens une trentaine d’amphores de la dernière récolte. Sur ma part de fermier, sachant que tu venais, j’en ai prélevé une, que j’aimerais t’offrir. Accepte mon présent ! »

Kaiantolos : « Que ton offre m’est agréable ! Les dons que les dieux apportent à notre terre sont les bienvenus, car ce sont les meilleurs. J’espère qu’aux moissons prochaines ou aux vendanges qui s’approchent, nous pourrons faire ensemble des libations agréables à nos divinités rustiques, à Silvain, bien sûr, mais aussi à Vénus, qui veille sur les jardins, et au grand Bacchus. »

Une paysanne : « Noble Kaiantolos, permets-moi d’ajouter un produit de mon tissage, qui pourra décorer ta table quand les meilleurs mets y seront posés pour ton plaisir et pour celui des amis que tu auras conviés. »

Un potier, vêtu en tunique : « Laisse-moi ajouter, maître, deux plats que j’ai tournés sur le modèle des vaisselles italiennes. Tu sais combien les argiles fines des environs d’Ensérune se prêtent aux modelages les plus habiles. À Narbonne, débarquent d’énormes cargaisons de vaisselles d’Etrurie ou du golfe de Naples, que domine le redoutable Vésuve. Mais nous savons bien faire, nous aussi. Et pour des artisans habiles, imiter les créations les plus exceptionnelles est un jeu d’enfant. »

Un jeune paysan : « Permets-moi, ô Kaiantolos, de t’offrir aussi ce lapin apprivoisé que j’ai élevé. »

Kaiantolos, aux clients : » Chers amis, votre fidélité et la chaleur de votre hospitalité me touchent. La ville d’Ensérune est une ville amie de Béziers, où nous vivons maintenant à l’heure italienne, sous la loi coloniale. »

Kaiantolos, à Lucius : « Tu vois, cher Lucius, combien l’attachement des paysans ou des artisans, nos clients, est chose précieuse. Toi qui vas entrer dans la vie, retiens cet exemple. »

Viduco, le conteur : « Fière sur son sommet, la ville d’Ensérune où la vie s’est ralentie, maintient haut les traditions tandis qu’elle continue de s’embellir à la mode italienne. Elle est touchée par la disparition de Caturix et sa famille attend l’arrivée du vénérable Kaiantolos, qu’escortent les plus jeunes descendants du défunt. »

Nombreux sont ceux qui quittent leur maison et se répandent dans les rues pour les accueillir, entourant Domitia Silvina.

(Les habitants approchent)

Kaiantolos : « Je te salue, Silvina, ma cousine éplorée qui vient de perdre le brave et généreux Caturix, mon cousin. »

Silvina : « Ô Kaiantolos, ta présence me touche. Entre dans cette ville, franchis cette porte hospitalière, nos anciens t’attendent pour te rendre hommage dans le sanctuaire de nos dieux. Ils se sont rassemblés près de l’édifice où notre Caturix a si chèrement défendu le trésor de nos ancêtres face aux soudards romains avides de s’en emparer. »

Kaiantolos : « Chère Silvina, tes petits-enfants, sont venus m’attendre au bas de la ville, là où nos familles, se sont illustrées pour l’amour de la liberté. Ces jeunes gens sont notre espérance. Rappelle toi ! quand nos 2 familles se sont unies. Nous avions été épargné par le proconsul Romain car nous étions des braves.

Alors, quelques années plus tard, quand le grand général Marius vint dans la province pour lutter contre les envahisseurs Germains. Certains des nôtres , au contraire, ont profité de l’occasion pour reprendre les armes contre les Romains. Notre famille, elle, a fournit des guerriers valeureux, qui pensaient lutter pour notre liberté. »

Silvina : « Notre liberté… Il est vrai qu’en devenant auxiliaires des Romains qui nous avaient tant combattus, plusieurs de nos parents ont reçu, pour prix de leur ralliement, le droit de cité romaine. »

Kaiantolos : « Si la mère de ton époux s’appelait Maria c’est que son père, Bitouios Marius, avait pris le nom de son général . Il est devenu citoyen romain. Il a permis à tous ses descendants d’être citoyens romains, comme tes petits-enfants qui s’appellent Marius.

Et toi, jeune Marcus, tu pourrais nous dire pourquoi ta grand-mère est une Domitia ? »

Marcus : « Je crois. Le nom de sa famille est celui de Domitius, par la volonté du proconsul qui a conquis notre région. Ayant reconnu le prestige et la bravoure de mes ancêtres, il leur confia le commandement de troupes auxiliaires dans plusieurs campagnes militaires, pour mettre à l’épreuve leur fidélité à Rome. Confiant dans leur loyauté, il leur donna alors le droit de cité romaine et son nom. »

Kaiantolos : « Par Hercule ! C’est parfait, Marcus. Je vois que tu connais bien l’histoire. »

(Se tournant vers Lucius et Prisca)

« Chers enfants, votre demeure regorge de tels témoignages. Ils ont été reçus au cours des conquêtes qui ont mis sous la domination de Rome toutes les contrées qui bordent notre mer, cette Méditerranée si familière. Sans renier nos anciens, sans oublier notre langue ni nos traditions, nous pouvons aussi porter la toge et nous égaler à ces Romains si orgueilleux. Quand le bûcher de Caturix s’embrasera, sous nos toges romaines battront nos cœurs gaulois et nous frémirons au souvenir des exploits de nos pères, gens d’Ensérune et de Béziers. »

Domitia Silvina : « Ô Kaiantolos, tes paroles sont une douce consolation. Tu honores cette maison que vient de quitter Caturix, celle où lui et moi t’avons si souvent accueilli, dans des jours plus fastes qui étaient, pour nous tous, jours de joie et de fête !

Bientôt les flammes du bûcher vont emporter vers les dieux notre cher Kaiantolos mais, pour l’heure, je te prie de venir prendre la place d’honneur dans le banquet funèbre. Des membres des Conseils de Béziers et de Narbonne, issus de nos anciennes familles, seront présents, aux côtés de représentants du gouverneur, qui viendront aussi de Narbonne. »

Viduco, le conteur : » Lorsque le bûcher s’éteindra, les cendres seront réunies dans une urne avec les multiples offrandes rituelles – armes, vases et coupes, aliments – signes de prestige et objets quotidiens qui sont destinés, selon les croyances des anciens, à assurer la vie de Caturix dans l’au-delà. »

Viduco : « Ebranlé par les souvenirs qui l’assaillent, après les propos échangés au cours du banquet, Kaiantolos redescend lentement ces pentes que tant de fois ils avaient parcourues, son cousin et lui. Lui reviennent à l’esprit ces âpres discussions où les notables s’affrontaient sur les choix à faire. Fallait-il poursuivre les luttes ? résister à la pénétration romaine ? coopérer avec le conquérant ? Accepter ou non l’installation de ces Italiens dans nos campagnes ? Tout n’est pas négatif : ils ont apporté avec eux des techniques inconnues dans l’art céramique, de nouvelles méthodes dans l’agriculture. Kaiantolos voit repasser devant ses yeux tous ceux qui comme lui, comme Caturix, ont cherché à diriger au mieux le destin de leurs peuples dans ces crises terribles où beaucoup ont laissé leur vie. Kaiantolos est perplexe, il n’est plus si sûr, en retrouvant la sérénité de ces autels rustiques, d’avoir bien tranché, d’avoir bien interprété les signes de la Fortune. »

Marcus : « Ton front est soucieux, Kaiantolos, le départ pour les Enfers de notre grand-père bien aimé te plonge, je le vois, dans des souvenirs douloureux. Nous disions justement, Prisca et moi, combien ton exemple doit maintenant nous guider, puisque notre père est au loin. »

Kaiantolos : « Je reconnais à tes paroles l’élévation de ton âme, mon enfant et je suis heureux de voir que vous pensez, ta petite sœur et toi, à respecter les principes qui ont, jusque là, guidé votre famille. Mais, puisque tu m’interroges sur ce qui me préoccupe, je vais te répondre clairement. Oui je suis soucieux parce que je ne sais plus si j’ai eu raison d’agir comme je l’ai fait. Je ne sais plus si ton grand-père et moi avons choisi la bonne voie. »

Lucius : « Par Hercule, cher Kaiantolos, que veux-tu dire ? Tu m’impressionnes quand tu fouilles ta mémoire. Quand ton récit fait défiler devant nos jeunes esprits des siècles et des siècles de batailles et d’exploits, nous semblons un peu les fils d’Héraklès, toujours en mouvement pour mettre à l’épreuve nos capacités et notre force. Et à présent, tu doutes. »

Kaiantolos : « Je m’interroge parce que bien des amis ne pensaient pas comme ton grand-père et moi. Aussi ont-ils participé aux révoltes contre Rome, au nom de la dignité et de l’indépendance. Ils ont choisi la lutte pour empêcher les confiscations de nos terres, pour s’opposer aux impôts, aux corvées. »

Lucius : « Mais ils ont été vaincus. Cicéron l’a dit à plusieurs reprises, quand il a défendu au Sénat de Rome notre ancien gouverneur Fonteius, qu’avaient accusé Indutiomar, le prince des Allobroges, et les Gaulois. Et nous savons aussi que dans la Gaule chevelue, même si Vercingétorix a remporté d’importantes batailles, c’est César qui l’a finalement vaincu, faisant un million de prisonniers et un énorme butin. Et, même pendant la guerre des Gaules, des gens de chez nous, Gaulois romanisés, citoyens romains ou non, ont combattu avec César contre nos frères Gaulois. Alors, que fallait-il faire ? Les Romains ne sont-ils pas trop forts pour qu’on s’oppose à eux ? N’est-ce pas perdu d’avance ?

C’est une sorte d’histoire sans fin, dans laquelle tous nos peuples sont enrôlés. »

Kaiantolos : « Tu pourrais avoir raison, Lucius, une histoire sans fin… Mais il y a le droit et ce n’est pas parce que les Romains proclament que leur guerre est juste qu’ils ont raison.

C’est d’ailleurs ce qu’a pensé votre père, les enfants. Et aujourd’hui je pense à lui, précisément. Très jeune, il a vu des révoltes durement écrasées, ici et en Espagne, il a vu les Romains se diviser et se battre entre eux, il a vu César abattre Marseille, poursuivre les partisans du grand Pompée, si nombreux dans notre province, et dont étaient les nôtres. »

Marcus : « Alors qu’a-t-il fait ? »

Kaiantolos : « Il s’est engagé tôt dans la carrière militaire comme beaucoup d’adolescents de bonne famille gallo-romaine, et conformément à la tradition de notre famille, il a été interprète lors de la Guerre des Gaules .Mais quand Vercingétorix, si vaillant, est venu chercher des renforts vers chez nous, ce n’est pas pour César que votre père a voulu se battre. »

Viduco : « Le retour de ces souvenirs douloureux laisse les enfants et les assistants songeurs, durant le reste du trajet, et Prisca se demande pourquoi elle n’a pas connu son père, pourquoi il n’est pas revenu. Le petit groupe se dirige maintenant vers l’auberge du relais, au moment de prendre congé de Kaiantolos, qui va regagner sa villa des portes de Béziers. C’est là qu’il vit depuis qu’Octave y a fondé la colonie romaine, il y a maintenant 9 ans, en installant les vétérans de la septième légion sans écarter les notables indigènes. »

Viduco, le conteur : « Depuis que les Romains ont créé ce relais, au pied d’Ensérune, les 17 milles semblent moins longs, entre Narbonne et Béziers. L’auberge est toujours bien achalandée, le patron y est toujours affable pour tous les voyageurs qui peuvent y reposer un moment leur monture fatiguée. Mais aujourd’hui, rien n’y semble habituel. Le branle-bas de combat intrigue notre petite troupe. Serait-ce Marcus Aufidius Fronto qui en est la cause ? Je vois son attelage arrêté sur le bas-côté : son intendant, qui va négocier à Narbonne les produits de sa ferme de Loupianum, où il a été installé comme colon, en profite sans doute pour déposer ici quelques amphores de ses crus, qui commencent à être connus. Il est d’ailleurs avec le jeune fils de son maître. Pourtant, on voit aussi quelques officiers dont la présence semble indiquer quelque autre événement. »

Lucius : « Si tu veux bien, Kaiantolos, je vais m’enquérir de ta voiture auprès du garçon d’écurie et j’en profiterai pour saluer Marcus Aufidius Fronto le jeune, qui est mon ami. »

(Quelques instants plus tard, Lucius revient, seul).

« C’est bizarre, mais il n’y a personne à l’écurie. J’ai vu le forgeron et ses aides réparer un char de parade, d’ailleurs, Marcus Fronto m’a dit qu’ils avaient doublé beaucoup de légionnaires sur la via domitia, après Béziers. Il faut en savoir plus. Je vais aux renseignements. »

Marcus : « Je t’accompagne. »

Prisca : « Moi aussi ! Il y a toujours de très jolies vaisselles ici, et j’aime bien voir travailler le potier. Il me donne toujours un joli petit vase, qui porte sa signature. »

(À ce moment, brusquement débouche un haut personnage, entouré de son escorte).

Agrippa : « Par Jupiter ! Ave ô cher Kaiantolos. Quelle surprise, de se retrouver en ce lieu ! La Fortune de ce jour nous est favorable car il y a plus d’un lustre que nous n’avons pu évoquer ensemble les problèmes de la province. Mais je vois que tu as là ta petite famille. »

Kaiantolos : « Je suis heureux, Agrippa, de te savoir parmi nous et de te présenter mes jeunes cousins, les petits-enfants de notre vaillant Caturix. Lui et moi, nous avons toujours travaillé avec toi dans la meilleure harmonie pendant que tu gouvernais notre province. »

Agrippa : « Oui, j’ai apprécié aussi ta collaboration, comme celle de Caturix, dont je déplore la perte, que je sais cruelle pour vous tous.

Je viens de quitter Nîmes, où j’ai laissé notre imperator, fils du divin César, et je prépare les étapes de son voyage jusqu’à Narbonne. Le jeune Marcellus ne va pas tarder à me rejoindre pour se préparer aux hautes responsabilités qui lui incomberont sous peu.

Mais je pense qu’en attendant, ces jeunes gens seront heureux de faire connaissance. »

Kaiantolos : « Marcus et Lucius seront certainement très fiers de montrer comment, dans les écoles de nos villes, ils ont appris à maîtriser le latin, à côté du gaulois de nos ancêtres et du grec. »

Agrippa : « Mais je pense plutôt qu’ils vont aller sur le pré pour admirer tous ces chars et ces quadriges. Effectivement les nouveaux attelages vont plus vite mais demande un entretien permanent de la Via Domitia. Tu sais qu’il a fallu, ici même, la déplacer un peu et même la surélever pour éviter les encombrements et les retards occasionnés. »

Kaiantolos : « Nous savons tous que les routes sont aujourd’hui bien meilleures depuis que tu as mené dans la Gaule une politique efficace. Mais, si tu veux bien, allons partager un bon vin de Béziers .Les jeunes ne devraient pas bouder non plus les bonnes galettes de l’ auberge… »

(Kaiantolos et Agrippa, rejoints par le petit groupe des enfants, se dirigent vers l’auberge où une table porte boissons et galettes pendant que Viduca parle)

Viduco : « En cette année où Octave, fils du divin César, vient d’accéder, en recevant le nom d’Auguste, au pouvoir suprême, consul et imperator, Agrippa, le fidèle ami, vient d’organiser, lors de ce voyage officiel, les cérémonies prévues à Béziers pour son fondateur. Il s’apprête maintenant à reprendre la route vers Narbonne pour y coordonner les préparatifs de la grande fête organisée dans la capitale provinciale. »